Que répondre à ceux qui vous taxent d’utopistes ?

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À tous les penseurs, utopistes, anarchistes, idéalistes ! Ce billet vous fera je l’espère du bien 

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Que répondre à ceux qui vous taxent d’utopistes ?

Zoé Bernardi — 13 janvier

C’est le réveillon de Noël. Au lieu de penser au petit Jésus entouré de vos proches, vous débattez autour des dernières victuailles du repas. Il se fait tard, et tonton Paul commence sérieusement à vous taper sur le système. Alors que vous répondiez au fameux « Bah, c’est comme ça ! » de tante Josette, la voilà, la réplique fatidique. « Mais ça, ma pauvre, ça n’existera jamais, c’est une Utopie ! ». Attendez, reposez ce pic à glace sur la table, et arrêtez de caresser compulsivement ce pauvre chien. Voici un petit guide pour répondre à ceux qui vous taxent d’utopistes.

5 year old boy wearing virtual reality glassesLIBRE DE DROITS

Tout d’abord, il convient de constater que tonton Paul n’est pas le seul à vous traiter d’utopiste. À vrai dire, si tonton Paul vit reclus dans un châlet et qu’il n’adhère à aucun parti si ce n’est celui de la fondue, il aurait aussi bien pu être de droite que de gauche. L’Utopie est devenue un gros mot qui fait ricaner, et si on le retrouve sur les lèvres des libéraux convaincus, on l’entend étonnamment beaucoup chez les gens de gauche. En fait, plus personne ne rêve.

Tout d’abord, il convient de définir l’Utopie. Pourquoi ce mot a-t-il pris une tournure si péjorative ? En quoi diffère-t-il des dystopies ?

À vrai dire, la limite est poreuse. Certains vous diront qu’il n’y pas de différence. D’autres, qu’une dystopie est une Utopie qui a tourné au cauchemar.

Le mot Utopie a été inventé par Thomas More, dans son livre nommé Utopia. Mais, plus qu’un plan strict à suivre afin d’atteindre l’harmonie collective, son ouvrage consiste en une mise en accusation de son temps et de ses inégalités.

Par ailleurs, le mot Utopie signifie en grec « lieu qui n’existe pas ». Et devine quoi tonton Paul, Thomas More n’a pas pris le premier mot random qui lui venait à l’esprit ; il faut prendre du recul. Lire l’oeuvre de Thomas More au premier degré, c’est se condamner à passer à côté de toutes ses subtilités. Lui même disait :

Il faut pouvoir croire passionnément, tout en restant capable de voir l’absurdité de ses propres croyances et d’en rire

THOMAS MORE

Le concept d’Utopie, donc, c’est un peu pareil que le livre : le piège est de s’attendre à une « To-do list » qui nous permettra d’atteindre le bonheur général à coup sûr. De là, nous pouvons distinguer deux courants utopiques : le premier est l’Utopie planifiée. C’est celle qui a tendance à avoir des accents totalitaires, où la vie privée est anéantie, et où le bonheur est imposé au détriment des libertés individuelles. Même si tonton Paul ne saisit pas la nuance et s’en fout, ce n’est pas de celle là dont nous allons parler. Celle qui nous intéresse, c’est l’Utopie aux contours flous, celle qu’on n’écrit pas, mais qu’on ressent. C’est l’Utopie passionnée. Celle qui s’impose à notre bon sens, et ne nous oblige pas à faire des sacrifices. C’est celle qui nous ouvre des horizons nouveaux, qui fait qu’une multitude de portes s’ouvrent, des portes qu’on croyait condamnées sans jamais avoir essayé de les ouvrir.

Elle n’en a pas l’air, comme ça, mais c’est pourtant la plus simple et naturelle des deux. Et c’est surtout la plus réaliste. Cette Utopie ne propose pas de solution, mais pose les bonnes questions.

Car, quand tante Josianne vous dit que « on se rend pas compte de la chance qu’on a » et que « nos élites font ce qu’elles peuvent », des questions, vous en avez. La première qui vous vient à l’esprit c’est « Qu’est-ce qui peut bien t’aveugler à ce point ? ». Mais c’est peut-être pas la bonne stratégie, parce que Ô malheur Ô désespoir, tante Josette se lance dans une délibération sur le sort de nos pauvres SDF qui, pourtant françââis, touchent moins que les migrants qui nous volent nos retraites, et qu’en ce sens elle a raison. Bon. Non, toujours pas le pic à glace, gardez cette énergie pour rebondir : justement, la pauvreté, parlons-en. Pourquoi, au lieu de devoir choisir entre nos SDF et les migrants, ne pas tout simplement éradiquer la pauvreté ? Là, tante Josie sourit, l’air de dire « elle est mignonne, mais un peu retardée tout de même » et tonton Paul en profite pour s’esclaffer d’un rire gras. Ben oui, n’oubliez pas que le meilleur moyen de censurer, c’est de ridiculiser. Mais ça ne vous atteint même plus, et vous continuez : comment se fait-il que 20% de la population mondiale détienne 90% des richesses ? Que plus de 60% de notre revenu dépende du pays où nous naissons ? (1)

 

20 %

de la population mondiale monopolise 90 % des richesses

Et là, c’est à son tour de dire avec tendresse : « Tu es jeune, moi aussi à ton âge j’étais comme ça. Un monde où tout le monde serait égal, ça n’existe pas. C’est une Utopie. ». Et là vous vous exclamez théâtralement « Peut-être, mais pourquoi cela nous condamnerait-il à vivre dans une dystopie ? ».

Une dystopie, oui. Attention toutefois : il va sans dire que l’Humanité a fait des progrès considérables depuis le Moyen-Âge.  Par exemple, en 1962, 41% des enfants n’étaient pas scolarisés ; aujourd’hui, moins de 10% (2). Il y a cinquante ans, un enfant sur cinq dans le monde mourait avant son cinquième anniversaire, alors qu’aujourd’hui, un sur vingt. La part de la population mondiale survivant avec moins de 2000 calories par jour est tombée de 51% en 1965 à 3% en 2005 (3)… Mais ces progrès concernent en grande partie les pays riches, et ce n’est pas une raison pour s’empêcher de rêver qu’ils s’étendent à toute la population. Encore moins pour culpabiliser ceux qui se l’autorisent. Car l’Utopie nous permet de continuer d’avancer, au lieu de se complaire dans un statu quo par peur de perdre ce que nous avons déjà acquis. Car tout ce que peut nous apporter cette technique, dite de « l’autruche », c’est de se voir rogner ses libertés, de nous rendre petit à petit aveugles à l’injustice. Bien sûr, il est tentant de se laisser charmer par les discours élégants de nos dirigeants qui, d’une part dépensent plus de 350 mille euros pour un aller-retour en avion (4), et d’autre part nous rient au nez lorsque nous évoquons l’idée d’un revenu universel.

 

– de 10 %

des enfants ne sont pas scolarisés aujourd’hui

Bien que beaucoup de gens pensent que l’Utopie soit en dehors de la politique, car irréaliste, et déconnectée des enjeux réels, l’Utopie est au cœur de la politique. Je dirais même que c’est tout ce qui nous reste de la vraie Politique.

En effet il est important de faire une distinction entre la politique actuelle et la Politique. Quand je dis Politique, je ne parle pas de gestion de problèmes, dont les enjeux réels ne sont pas des idéaux mais des carrières. Je vous parle de soif d’égalité et de justice qui propose des solutions rationnelles et dont le seul but est le bien de l’Humanité. Une politique qui ne s’intéresse pas aux symptômes d’une société malade, mais aux causes d’un mécontentement ambiant.

Car nous sommes malheureux, c’est un fait : un enfant moyen qui vivait dans les années 1990 en Amérique du Nord était plus anxieux qu’un enfant hospitalisé en psychiatrie dans les années 1950 (5). Plus généralement, nous avons au moins un proche sous anti-dépresseurs, que l’on soit cadre, étudiant ou fonctionnaire. Et la seule réponse que nous apportent nos leaders politiques ne saurait régler les problèmes durablement, et ne fait que répondre à l’urgence, maladroitement.

Prenons l’exemple de la psychanalyse : que préférez-vous entre vous faire hypnotiser pour faire disparaître votre phobie, et ainsi refouler temporairement votre mal être, ou psychanalyser peut-être pendant plusieurs années sans résultats garantis, mais avec l’espoir d’éradiquer la source de vos maux ?

Sauf que ici vous n’avez pas le choix. Dans la politique actuelle, on vous collera volontiers un coach sportif ou nutritionnel, un psychologue qui vous dira que vous êtes exceptionnel, des livres de méditation qui vous assureront qu’en vous concentrant sur votre doigt de pied vous ne serez plus angoissé… Et pour les plus pauvres, des divertissements abrutissants, de la téléréalité et des réseaux sociaux, afin de leur éviter de réfléchir. Mais rien qui ne puisse faire office de réponse face à l’augmentation des inégalités.

Tout ceci, c’est le néolibéralisme, enclenché par Milton Friedman et sa bande de potes dans les années 1990. Et si vous osez refuser ce système, vous êtes coupable. Coupable de refuser d’être heureux, de ne pas vouloir faire d’effort. Coupable de causer votre propre malheur. Ce n’est pas un conseil, ni une incitation ; c’est une injonction au bonheur, à travers un individualisme exacerbé. Même la gauche s’est résignée, et s’attelle à sauver ce qu’elle peut. Mais cela implique qu’elle accepte les prémisses à partir desquelles le débat est lancé. Des prémisses pourtant inacceptables, sous prétexte de réfréner et contenir l’opposition.

Libre de droitsLIBRE DE DROITS

Et là, tante Josie nous impose son bon sens : bon, t’es gentille, mais ça frôle les théories complotistes anarcho-communistes là… Car, oui, pourquoi nos dirigeants rejetteraient-ils sciemment les bonnes idées ?

La réponse est assez simple : le bonheur du peuple, pourquoi pas, mais pas si ça leur coûte leur salaire. Je m’explique : il va sans dire que tante Josiane et tonton Paul ne sont pas disposés à changer d’avis, à moins que Laurent Delahousse fasse un reportage choc après le JT de France 2. Donc, pour un candidat à l’élection présidentielle, avancer de telles élucubrations lui coûterait sa réélection. C’est ce qu’on appelle la fenêtre d’Overton : plus nous sommes extrêmes, moins nous aurons de chance d’être élu.

Pourtant, Donald Trump a été élu, et une vague de populisme s’est abattue sur l’Europe. C’est que ces leaders politiques ont compris la combine : pour rendre la radicalité raisonnable, il suffit d’étendre les limites du raisonnable. Faire pencher la fenêtre. En excitant les sentiments, et donc en persuadant plutôt qu’en convaincant, ces imposteurs exploitent notre faiblesse. Cette faiblesse, c’est ce sentiment d’Utopie que les discours moralisateurs ont essayé de nous faire refouler. C’est cette répudiation à faire souffrir notre prochain, comme le disait Rousseau. Mais cette faiblesse, c’est notre force, à nous, Utopistes. L’Histoire nous donne raison : à l’époque, le droit de vote aux femmes et l’abolition de l’esclavage semblaient absurdes aussi. Il a fallu ébranler les esprits, les préjugés, remettre en cause les fondements des sociétés, tant au niveau idéologique qu’économique.

Car les Utopies excitent notre imagination, elles sont vitales à la société ; leurs débats insufflent la vie à la démocratie.

Maintenant que vous êtes blindé, je dois quand même vous prévenir : il y a peu de chance que tonton Paul vous tombe dans les bras, les larmes aux yeux, quitte à délaisser la raclette pour vous dire que vous avez raison. Il est dur de se résigner à abandonner ce à quoi on croyait, car les opinions, de l’ordre de la croyance, touchent à notre identité. Ce sont nos racines. Y renoncer modifie la manière dont on se situe socialement, à quel groupe on s’identifie.

Mais ne désespérez pas, ayez foi en l’Humanité, et faites confiance en l’Homme. Les mentalités changent, et l’insatisfaction est à mille lieues de l’indifférence. Si ce n’est pas tante Josie et tonton Paul qui enclencheront une seconde révolution des Lumières, vous pouvez toujours vous rabattre sur votre cousin Martin.

De l’Amérique latine à Hollywood, en passant par l’Europe, le Mexicain est sur tous les fronts. Dans « Si tu voyais son cœur », en salle le 10 janvier, il incarne un Gitan marseillais. Un rôle taillé pour cet acteur engagé en faveur des migrants.

Jacques TATI, Franquin gaston Lagaffe et Groland : des résistants modernes. Yannis Youlountas, Alexandre Girardot, Chantal JoubertagricoleBéa AusardiaJacques Ricau : Jacques TATI, Franquin gaston Lagaffe et Groland : des résistants ...n ARTE a décidé de repasser les meilleurs films de Jacques Tati comme Traffic , Mon Oncle qui passe se soir à 20h55 et Jour de Fête a 22h45. et groland,…L-INDIGNE.SKYROCK.COM

Gael García Bernal, acteur sans frontières

LEMONDE.FR 3 partages

 (1) THIERNO THIOUNE À L’OCCASION DE LA JOURNÉE MONDIALE DE LA PAUVRETÉ (HTTPS://WWW.AFRICANEWSHUB.COM/NEWS/7484825-THIERNO-THIOUNE-90-DES-RICHESSES-DU-MONDE-DETENU-PAR-20-DE-LA-POPULATION-MONDIALE) ET BANKO MILQNOVIC, “GLOBAL INEQUALITY : FROM CLASS TO LOCATION, FROM PROLETARIANS TO MIGRANTS’, WORLD BANK POLICY RESEARCH WORKING PAPER, SEPTEMBRE 2011.

(2) PETER F. ORAZEM “CHALLENGE PAPER : EDUCATION”, COPENHAGEN CONSENSUS CENTER, AVRIL 2014.

(3) MIINA PORKA “FROM FOOD INSUFFICIENCY TOWARDS TRADE DEPENDENCY : A HISTORICAL ANALYSIS OF GLOBAL FOOD AVAILABILITY”.

(4) CF VOYAGE DU 5 DÉCEMBRE D’EDOUARD PHILIPPE DANS L’A340 DE L’ARMÉE DE L’AIR QU’IL DIT “ASSUMER TOTALEMENT”

(5) RICHARD WILKINSON ET KATE PICKETT, THE SPIRIT LEVEL + HTTP://WWW.APA.ORG/NEWS/PRESS/RELEASES/2000/12/ANXIETY.ASPX

IMAGE DE COUVERTURE : LIBRE DE DROITS

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